Interviews

Conversation avec un artisan du livre : la reliure, entre tradition et création

Par Maxime
5 minutes

À la rencontre d’un métier d’art : l’univers secret de la reliure


Dans l’ombre des librairies et à l’écart de l’industrie du livre, la reliure artisanale fascine par sa discrétion et la minutie de ses gestes. Nous vous invitons à pousser la porte d’un atelier où le papier devient objet d’art, protégé par des couvertures façonnées à la main. Entre transmission de gestes séculaires, innovation technique et créativité sans cesse renouvelée, la reliure dévoile un visage à la fois classique et résolument actuel. Rencontre avec Élodie Bernard, artisan relieuse installée en région parisienne, qui partage son amour du livre, du cuir et du beau geste.


Premiers pas : pourquoi choisir la reliure ?


La reliure est une profession rare, souvent méconnue du grand public. Élodie Bernard témoigne : « Beaucoup découvrent le métier lors d’ateliers ou au détour d’une restauration familiale. J’ai moi-même commencé par curiosité, en suivant un stage d’initiation à la reliure durant mes études de lettres. J’ai tout de suite été captivée par la diversité des techniques et la possibilité de manipuler des matériaux nobles. »


Choisir la reliure, c’est s’ancrer dans une tradition multiséculaire, où la main guide l’œil et où chaque ouvrage devient unique. C’est aussi, pour Élodie, « transmettre un patrimoine, offrir une seconde vie à un livre abîmé, tout en laissant libre cours à une fibre artistique ». Entre réparation, création et innovation, le métier s’adapte aussi à la demande grandissante de particuliers, d’institutions ou de collectionneurs sensibles à l’authenticité.


Le quotidien de l’atelier : entre techniques traditionnelles et inventions modernes


L’atelier d’Élodie, baigné de lumière, donne à voir un foisonnement d’outils — pinceaux, aiguilles, fers à dorer, presses en bois, papiers colorés et peaux tannées, témoins d’un artisanat vivant. « La journée type n’existe pas, explique-t-elle en souriant. Je peux passer le matin à restaurer une reliure XVIIIe siècle, puis l’après-midi à concevoir un carnet sur-mesure ou à animer un atelier pour enfants. »


  • La restauration : Elle consiste à réparer, renforcer, parfois réinventer des ouvrages anciens, tout en respectant leur histoire : couture du dos, réparation des pages, pose de gardes anciennes, restauration du cuir…
  • La reliure de création : Ici, tout est possible : formats contemporains, couleurs osées, matériaux mixtes. Élodie propose des reliures d’art ou de fantaisie, parfois en collaboration avec des artistes plasticiens ou designers.
  • La transmission : De plus en plus, les relieurs ouvrent leurs ateliers au public pour partager techniques et plaisir du travail manuel lors de stages ou d’ateliers découverte.

« La clé, confie Élodie, c’est la patience et l’humilité. Chaque livre raconte une histoire différente, chaque projet demande de s’adapter, d’observer, de comprendre avant d’agir. »


Matériaux, gestes et outils : plongée dans l’artisanat du livre


Peu de métiers suscitent autant le respect du matériau. La reliure traditionnelle emploie principalement du papier, du carton, des toiles, parfois de la soie, et surtout du cuir (veau, chèvre, mouton). Chaque matière dicte ses contraintes et offre des possibilités infinies de création.


Le processus classique suit plusieurs étapes fondamentales :


  1. La préparation du corps d’ouvrage : Nettoyage, réparation ou montage des cahiers ; parfois lavage ou désacidification du papier pour les ouvrages anciens.
  2. La couture : Les cahiers sont assemblés à la main sur des ficelles ou des rubans, une technique inchangée depuis le Moyen Âge.
  3. Le dos : Collage, formation, arrondissage, pose de tranchefiles (bandes décoratives en tête et pied du livre).
  4. La couvrure : Pose du cuir, toile ou papier sur la couverture, puis doublure intérieure.
  5. La finition : Décor, dorure à chaud, titrage, incrustations, marquages or ou argent… Un terrain de créativité infini.

Les outils eux-mêmes sont porteurs de sens : un relieur possède souvent des fers à dorer gravés à ses initiales ou transmis de maître à élève, véritables héritages familiaux.


Entre tradition, innovation et enjeux contemporains


La reliure de création n’est pas seulement « conservatrice » : elle s’ouvre à des formes contemporaines, mêle aujourd’hui tissus design, plastiques colorés ou matières recyclées. Élodie note l’émergence de demandes nouvelles : « Certains clients souhaitent préserver des bandes dessinées, des cahiers d’école d’enfants, des journaux de voyage ou des albums photo. On adapte ainsi nos techniques, on explore de nouveaux matériaux, tout en respectant l’esprit du métier. »


Le numérique n’a pas tué la reliure, bien au contraire. La passion pour l’objet-livre retrouvant une vigueur inattendue, de nombreux jeunes relieurs s’installent, proposent des carnets personnalisés, des livres d’or ou restaurent des fonds patrimoniaux pour les collectivités. Le renouveau passe aussi par la mutualisation de savoirs via des tutoriels en ligne, des blogs spécialisés ou des formations hybrides mêlant artisanat et outils numériques (découpe laser, impression 3D d’outils, CAO pour certains décors).


Un métier à part : patience, minutie et sens artistique


La reliant témoigne de la patience exigée par la discipline : « Il faut parfois des heures pour préparer un ouvrage, ajuster parfaitement une pièce de cuir, ou reprendre le même geste afin d’obtenir le résultat escompté. Mais ces moments de concentration offrent une satisfaction immense. Voire, un certain apaisement. »


La créativité s’exprime dans les choix de teintes, de textures, de motifs dorés ou embossés. De nombreux relieurs nouent des liens privilégiés avec les propriétaires de livres, découvrant derrière chaque demande une histoire personnelle : héritage familial, cadeau de mariage, livre d’artiste, carnet de poésie…


Conseils pour entretenir ses livres et relier soi-même


  • Conservez vos livres à l’abri de l’humidité et de la poussière. Évitez les expositions directes au soleil ou le stockage dans des caves ou greniers mal ventilés.
  • N’utilisez pas de ruban adhésif domestique sur les pages. Préférez les réparations amovibles à base de papier japon.
  • Lorsque vous manipulez un ouvrage fragile, assurez-vous d’avoir les mains propres et sèches.
  • Pour relier un carnet soi-même, il existe des tutoriels simples (reliure japonaise, carnet cousu à la main) sur internet. Pensez à démarrer avec des matériaux de récup’, et laissez-vous guider par la précision des gestes !

L’avenir du livre : relier, réinventer, transmettre


La reliure s’inscrit, selon Élodie, dans une dynamique paradoxalement très actuelle : « Peut-être que l’industrie du livre va vite, mais le besoin d’objets précieux, de gestes lents et de transmission du savoir-faire ne cesse de s’affirmer. Chaque jeune qui pousse la porte de l’atelier repart avec la fierté d’avoir créé de ses mains. J’aimerais que la reliure soit davantage reconnue, et que les livres soient toujours vus comme des passeurs de mémoire, au-delà des supports. »


Pour tous ceux qui souhaitent découvrir la reliure ou soutenir ces métiers d’art, il est conseillé de :


  • Participer à un atelier découverte auprès d’un artisan local.
  • Commander un carnet ou faire restaurer un ouvrage précieux chez un relieur indépendant.
  • Soutenir les salons et événements autour du livre et de la reliure (journées européennes des métiers d’art, expositions, marchés de créateurs…)
  • Partager la curiosité et l’amour des beaux livres, pour que tradition et création continuent à dialoguer.

Conclusion : la reliure, une histoire de liens… et de passions


En franchissant le seuil de l’atelier d’Élodie, le visiteur redécouvre le livre comme objet, patrimoine, souvenir, promesse de transmission. La reliure, entre tradition et création, nous rappelle combien l’acte de lire s’ancre dans le geste, le respect du support et le plaisir d’offrir un ouvrage chargé de sens. Si l’artisan relieur demeure discret, son rôle dans la préservation et la réinvention de notre culture matérielle n’a jamais été aussi précieux.


Vous souhaitez partager votre propre expérience de la reliure, découvrir des ateliers près de chez vous ou recommander un artisan passionné ? Rendez-vous sur la rubrique Communauté d’amourauquotidien.fr et poursuivez la conversation autour des beaux livres !
Articles à lire aussi
amourauquotidien.fr