Rencontre : quand la littérature jeunesse ouvre le monde
La littérature jeunesse occupe une place singulière dans l’univers du livre. Elle façonne l’imaginaire des enfants, accompagne leur croissance émotionnelle et questionne le monde tout en douceur. Pour comprendre les rouages de cette transmission unique, nous avons échangé avec Juliette Martin*, autrice de romans à succès pour petits et pré-ados. De la genèse de ses récits à l’accueil chez ses lecteurs, elle partage avec amourauquotidien.fr sa vision de la transmission par les histoires.
Écouter, observer : l’origine du récit
Pour Juliette, tout commence par l’observation du quotidien. « J’aime capter les détails, les petits riens qui font la vie des enfants : une dispute dans la cour de récréation, une peur qu’on confie du bout des lèvres, une question entendue au détour d’un trajet en métro… », confie-t-elle. C’est cette attention fine qui nourrit ses personnages et dessine des histoires ancrées dans la réalité de l’enfance.
Le choix du sujet n'est jamais anodin. « Il doit résonner avec mes propres souvenirs et en même temps, ouvrir une fenêtre sur les préoccupations des enfants d’aujourd’hui. » Peur de grandir, amitié, famille recomposée, transition écologique : Juliette s’empare des thématiques du présent en les abordant avec justesse et simplicité.
Écrire pour la jeunesse : une posture singulière
Écrire pour les jeunes lecteurs nécessite une écoute de l’autre et une remise en question permanente. « Il ne s’agit pas de donner des leçons, mais de faire confiance à l’intelligence de l’enfant », insiste l’autrice. Loin d’une démarche descendante, elle revendique l’idée d’un partage, d’un récit qui interroge sans fermer la porte à la discussion.
- Simplicité, mais pas simplisme : Le choix des mots s’adapte à l’âge, mais Juliette refuse d’édulcorer les émotions difficiles. « Les enfants traversent aussi le deuil, la jalousie ou l’injustice. Écrire pour eux, c’est leur permettre de nommer ces émotions, de les apprivoiser à travers la fiction. »
- Des héros à hauteur d’enfant : Les personnages sont imparfaits, drôles, parfois cabossés. « Les enfants aiment se reconnaître dans les failles des autres, cela leur montre qu’on a le droit à l’erreur. »
Le dialogue prime, tant dans la forme – dialogues nombreux, pensées intérieures – que dans la finalité : « Un bon livre jeunesse, c’est celui dont la lecture fait naître des discussions en famille ou en classe. »
Transmettre par l’émotion et la découverte
La transmission, pour Juliette, passe d’abord par l’émotion. « Un jeune lecteur n’attend pas qu’on lui explique la vie, il cherche à ressentir. Un roman doit être un espace où il est permis d’avoir peur, de s’émerveiller, d’être triste ou fou de joie. » Cette palette émotionnelle, l’autrice l’utilise comme un langage universel.
Transmettre, c’est aussi éveiller la curiosité. Dans ses romans, Juliette glisse références historiques, termes scientifiques, traditions culturelles, sans jamais alourdir le récit. L’essentiel, selon elle, est d’instiller l’envie d’en savoir plus. « Si un enfant cherche un mot dans le dictionnaire ou pose une question après avoir lu mon livre, alors j’ai réussi ma mission. »
- L’humour occupe une place de choix, outil de transmission tout-terrain qui "détricote les peurs et rapproche les générations".
- La diversité (de milieux, de cultures, de points de vue) est l’un de ses leviers pour ouvrir les enfants à l’altérité sans cliché.
Le rôle du livre dans la construction de soi
L’autrice évoque la puissance du livre pour renforcer la confiance des plus jeunes. « À travers l’identification aux personnages, les enfants comprennent qu’ils ne sont pas seuls à douter ou à ressentir de la colère. » Juliette aborde sans tabou des thèmes souvent laissés de côté, comme le harcèlement, les origines multiples ou la différence invisible.
La lecture devient ainsi un lieu où la parole se libère : « Après une rencontre scolaire, une enfant m’a confié qu’elle vivait la même situation que mon héroïne » raconte l’autrice. « Son enseignante m’a dit que le livre avait permis de déclencher une discussion qu’ils n’osaient pas aborder avant. »
L’importance du collectif est réaffirmée : le livre, outil de dialogue, trouve toute sa pertinence lorsqu'il est partagé, discuté et mis en perspective.
La place de l’adulte : accompagner sans diriger
La transmission, poursuit Juliette, ne concerne pas seulement l’auteur. Parents, enseignants, bibliothécaires ont un rôle crucial pour accompagner la rencontre entre le jeune lecteur et le livre. « Offrir de la diversité, accepter que l’enfant ait des goûts différents des nôtres, valoriser la curiosité… voilà les clés d’un accompagnement réussi. »
- Juliette encourage à dépasser la "lecture obligatoire" ou utilitaire. « Il faut oser la lecture plaisir, celle qui détend et donne envie de découvrir d’autres mondes. »
- Elle souligne l’utilité des ateliers d’écriture et des échanges oraux après la lecture, « pour donner la parole aux enfants, recueillir leur interprétation et observer la façon dont une histoire résonne différemment selon chacun. »
Enfin, elle fait le pari de l’intelligence du jeune lecteur : « Faisons-leur confiance : un livre qui plaît, même s’il ne parle pas directement d’un ‘grand sujet’, transmettra quelque chose d’essentiel. »
Les défis actuels et l’avenir de la littérature jeunesse
Comme le souligne Juliette, le secteur de la littérature jeunesse évolue en permanence. À l’heure du numérique, de la sur-sollicitation et des nouveaux médias, comment continuer à transmettre par le récit ?
- Faire coexister papier et numérique : « Le numérique n’est pas l’ennemi, il permet des formes de lecture différentes. L’important est de garantir, à côté des jeux vidéo et séries, un espace pour la lecture lente, l’imaginaire et la construction du sens. »
- Multiplier les voix : Diversifier les profils d’auteurs, de personnages, de situations est essentiel pour que chaque jeune puisse se sentir représenté.
- Écouter les lecteurs : « Les enfants changent, leurs questions évoluent. Restons à leur écoute, n’ayons pas peur d’aborder au fil du temps les nouveaux enjeux qui se présentent à eux. »
Quelques conseils pratiques pour transmettre par la lecture
- Lisez à haute voix, même avec des enfants plus grands : le partage oral du récit crée des souvenirs et déclenche des discussions.
- Misez sur la variété : alternez albums, romans, bandes dessinées, récits d’ici et d’ailleurs.
- Laissez l’enfant choisir : accordez-lui le droit de choisir (et parfois d’abandonner) pour renforcer son autonomie et sa curiosité.
- Discutez après la lecture : une question toute simple – « Qu’en as-tu pensé ? » – peut ouvrir la porte à un dialogue profond.
- Valorisez toutes les formes de lecture : y compris les mangas, revues ou livres audio, véritables tremplins vers le plaisir de lire.
Bilan : le récit, passerelle entre générations
Pour Juliette Martin, transmettre par le récit, c'est semer des graines variées dans le jardin de l’enfance : celles du plaisir de lire, du questionnement, de l’ouverture au monde, mais aussi du droit à l’erreur et à la différence. Loin d’être un acte unilatéral, la transmission par la littérature jeunesse se joue dans la rencontre et le dialogue, à condition de garder l’esprit ouvert et d’accepter que chaque jeune lecteur en fasse sa propre expérience.
« Un livre, ce n’est jamais seulement une histoire », conclut Juliette. « C’est un passeport, une main tendue, un miroir fidèle ou déformant, et parfois, tout cela à la fois. »
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* Pour des raisons de confidentialité, le nom a été modifié.